ecc
entrecultures
C’est dans le cadre du dialogue interculturel actuellement présent dans bon nombre des débats entre intellectuels et autres agents sociaux ainsi que dans les différentes transformations issues du phénomène de la globalisation, qu’est né le projet Entre Cultures. Les Canaries sur l’Axe Atlantique. Sous le couvert de l’action menée par l’UNESCO soulignant le besoin de renforcer les industries culturelles et le capital « symbolique » des sociétés au sein des marchés mondiaux des pays émergents, la position qu’occupent les Canaries sur l’axe principal d'un ensemble de relations culturelles, économiques et géopolitiques, lui permet de joindre ses interventions non seulement à celles de la péninsule ibérique et de l’Afrique du Nord, mais également à celles de l’Afrique subsaharienne, de la Mauritanie, du Sénégal, du Mali ou du Cap Vert. En effet, et comme l’affirme Frederic Jameson, le présent ne peut être compris qu’à partir de la « logique » d’un capitalisme tardif selon lequel la culture et l’économie travaillent en parallèle afin de révéler les niveaux structurels inhérents aux transitions historiques actuelles.
Refusant de céder à la pression de la globalisation économique et politique nous incitant à nous réfugier dans un modèle identitaire exclusif ou à renoncer à notre patrimoine culturel, nous pensons que toutes les cultures et traditions « locales » présentes dans le contexte global se doivent de partager la volonté de créer une série de valeurs communes dépassant les diversités qui les caractérisent. Pour ce faire, il convient bien entendu de considérer qu’outre leur caractère antagonique, la culture et l’économie peuvent être critiques et subversives en termes de potentiel transformateur. Sachant que l'univers artistique n'est pas uniquement inspiré et imprégné par la dimension sociale mais également par d’autres disciplines, comme l'économie, et que chaque culture se découvre grâce aux autres et vice-versa, le Gabinete Literario de Las Palmas de Gran Canaria organisera une série d’évènements (symposiums, expositions virtuelles et thématiques, forums de débats et blogs-Weblog rassemblant chronologiquement les textes de différents auteurs ainsi que diverses publications, etc.) visant non seulement à générer des discours critiques et revendicateurs, à l’instar de celui de David Harvey défendant le droit à la citoyenneté et aux valeurs humaines par opposition à leurs homologues commerciales, mais également à provoquer une actualisation des relations entre le moi et l’autre sur la base d’un dialogue permettant de percevoir « l’autre » sur un pied d'égalité et d'interdépendance tout en rejetant les clichés poussant les différentes cultures à se regarder sans s’observer ou se comprendre réellement. Bien entendu, tout ceci se base sur la condition que chaque culture considère « l’autre » comme un évènement, une porte ouverte, une possibilité de tisser de nouveaux liens sur un territoire de pluralité allant au-delà des différences anthropologiques et ontologiques propres aux cultures dans leurs faits autoréférentiels et spécifiques.
Après la rupture et la chute des barrières traditionnelles érigées sur la base d’une vision coloniale et ethnocentrique se caractérisant par la différence entre « le nous » et « les autres », il devient indispensable de développer le dialogue et le rapprochement des cultures tout en insistant sur l'importance que revêtent les productions imaginaires dans les constructions sociales et vice-versa. En bref, il s'avère donc vital de proposer une rencontre ou un dialogue à « trois niveaux » entre les manifestations culturelles du territoire canarien, de la péninsule ibérique et de l'Afrique du Nord. De plus, l’existence et la condition de ce dernier seraient précisément liées à la limite ou à l’absence même de dialogue : « Pour que le dialogue puisse exister, déclare le philosophe iranien Ramin Jahanbegloo, son absence ou, en d’autres mots, la présence du non dialogue, est loin de suffire étant donné que la limite entre l’un et l’autre requiert certaines conditions rendant le dialogue et ses normes possibles. »
Tout ceci nous pousse à situer notre projet dans l’axe des théories de l’interculturalité qui, comme l’affirme le théoricien Arjun Appadurai, défendent l’existence de puissantes formes alternatives d’organisations d'échange de ressources, d'images, d'idées et d’éléments capables de défier activement l'état-nation ou de constituer des choix antagoniques pacifiques, synonymes de loyautés politiques à grande échelle.
Cette vision dépassant les limites de la dimension de la nation (entendons ici par nation, le dernier bastion du totalitarisme ethnique) tout en considérant l'existence de réalités nationales multiples et fragmentaires n'est pas seulement un sujet récurrent des études de politique mondiale mais également un élément des plus révélateurs au sein de notre sphère de travail : le domaine de la culture visuelle, la théorie de l’art contemporain et sa position entre l’échelle locale et globale conduit inéluctablement à la question de savoir quel lieu correspond à la dimension et aux identités locales (nous ne parlons plus ici de nationales, régionales, folkloriques, vernaculaires, périphériques, ethniques ou subalternes) dans les schémas relatifs au flux global. Quelle est la signification du terme local (ainsi que de toutes les subjectivités contemporaines lui étant associées) dans un monde de flux diasporiques, déterritorialisé et où les moyens de communication électroniques de masse s'emploient à modifier les relations entre l'information et la médiation ?
Voici ici quelques-unes des questions qui seront débattues au cours des journées organisées dans le cadre du projet Entre Cultures. Les Canaries sur l’Axe Atlantique, lesquelles s’inscriront dans la philosophie « interculturelle » cherchant à dépasser l’ancienne dichotomie identité/différence et à renforcer le dialogue entre les différents contextes nationaux, et ce, grâce à une promotion accrue des subjectivités, des réalités inhérentes à chaque être humain au-delà du simple concept « ethnique » et d’un dialogue intensifié entre la dimension universelle et locale, sachant que cette dernière doit être comprise dans son aspect relationnel et contextuel et non dimensionnel ou spatial. À l’inverse du multiculturalisme, lequel s'éloignera de l'autre en privilégiant une certaine universalité, l'interculturalisme, pour le moins dans ses manifestations les plus idéales, permettrait d’effacer les distinctions en défendant avant tout une universalité partagée : « Nous sommes tous universels. Nous sommes tous exotiques ».
Détails de l'image: Alfredo Jaar, Emergency, 1998. Courtoisie de l’auteur.
